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Les coulisses du 9e art : Être dessinateur en 2019

Publié le 26 septembre 2019 par Thierry Soulard

Seconde partie de notre portrait robot du métier de dessinateur (lire la première ici.) Devenir dessinateur ou dessinatrice, c’est déjà une aventure. Le rester, c’en est une autre. Un métier avec des horaires, des lieux de travail, des outils… et une course après le temps.

Illustrations à travers le parcours et les interviews de :
Claire Fauvel (30 ans) Phoolan Devi, La Guerre de Catherine, Une Saison en Egypte.
Anne Montel
(30 ans) Les Jours Sucrés, Le Temps des Mitaines, Shä et Salomé
Hervé Tanquerelle (47 ans) Le Dernier Atlas, Groenland Vertigo, Les Voleurs de Carthage
Et François Schuiten (63 ans) Blake et Mortimer : Le Dernier Pharaon, la série des Cités Obscures, La Douce

⏳L’organisation

« Quand j’élabore un projet de bande dessinée, j’aime travailler seule chez moi pour toute la partie écriture et pour le découpage, afin de pouvoir totalement m’immerger dans mon univers », explique Claire Fauvel. « Je réalise ensuite les planches finales dans un atelier que je partage avec cinq autres dessinateurs, à Montreuil. C’est alors un plaisir de travailler en groupe, auprès d’amis, et de voir l’élaboration de leurs projets. »

Hervé Tanquerelle travaille aujourd’hui de chez lui, mais il a longtemps travaillé en atelier. « J’ai des échanges physiques avec les scénaristes quand on est dans la même ville, mais quand les rails sont posés, ça avance tout seul, pas besoin de se voir toutes les semaines. Après, pour Le dernier Atlas, qui est un projet très ambitieux, on a eu besoin de beaucoup d’échanges. Ça va dépendre des scénaristes, certains donnent des scénarios, d’autres des pré-découpages…»

« J’ai testé de multiples manières de travailler : chez moi, en atelier seule, en atelier collectif… », explique de son côté Anne Montel. « J’ai beaucoup aimé chaque expérience, mais désormais habitant un village, je n’ai pas trouvé d’autre solution que de travailler chez moi. Il me manque quand même un peu d’émulation, heureusement (et malheureusement aussi), les réseaux sociaux sont très utilisés par les artistes. »

C’est un point commun de la plupart des dessinateurs: qui dit métier-passion, dit métier qui prend du temps. Y compris pour les grands anciens comme François Schuiten. « Je me mets à ma table à dessin à 9h, et j’arrête vers 20h, avec un petit arrêt pour promener le chien et pour avaler quelque chose. Je peux travailler énormément, ce n’est pas un problème. J’aime énormément dessiner, c’est mon métier, ma vie, ma passion. »

Une journée type assez fluctuante aussi chez Hervé Tanquerelle « Je commence à travailler entre 9h et 10h, et après… les choses se passent plus ou moins laborieusement. Mais la BD, c’est quelque chose qui doit se faire sur du long terme. Plus il y a de coupures, plus c’est dur, plus c’est long de se remettre dans l’histoire, dans le monde, dans une habitude de travail et dans le geste. J’aime bien les périodes où les pages tombent de façon régulière. J’ai besoin de ça. »

C’est un peu la même chose pour Anne Montel « Ma journée type commence vers 9h30, une fois que la maison est vide et rangée. Le matin c’est généralement un peu difficile niveau créatif, donc je me tourne plutôt vers des tâches exécutives ou administratives. Ensuite je travaille autant que je peux jusqu’à 17h45… C’est très difficile d’allier ce métier avec une vie de famille, cela demande une productivité métronomique qui n’est vraiment pas évidente à mettre en place surtout dans un domaine artistique où il est difficile de produire sur commande. En ce moment, comme souvent, je suis vraiment charrette, donc vers 21h je reprends le travail jusqu’à minuit… Le week-end, je travaille aussi quand j’arrive à grappiller un moment par-ci par-là. Je travaille beaucoup, et je suis très fatiguée ! »

« Je me suis rendu compte qu’au fur et à mesure je travaillais beaucoup à côté pour pouvoir faire de la BD. C’était une équation de plus en plus en difficile à résoudre. »

⚖️Commandes et projets personnels

Si les dessinateurs aiment leur métier, tous se posent néanmoins la question de comment en vivre, dans un contexte compliqué. Et de comment réussir à dégager du temps pour des projets personnels, pour que les sacrifices gardent du sens.

« J’essaie de mener une grosse publication à la fois, mais j’ai toujours quelques projets plus modestes qui viennent se greffer. C’est indispensable pour pouvoir vivre, de toute manière, et puis ça permet de faire quelques respirations au milieu d’une grosse pagination qui peut vite devenir assez lourde, analyse Anne Montel. Grâce à Loïc Clément, mon fantastique scénariste, j’ai toujours plusieurs projets d’avance. Nos univers se correspondent parfaitement, et je ne sais pas si j’arriverais à travailler avec un autre scénariste (en BD j’entends.) Nous sommes la plupart du temps à l’origine de nos projets. C’est une chance de pouvoir développer nos propres envies. C’est vraiment un privilège d’avoir pu créer un tel binôme, chacun peut rebondir sur les idées de l’autre livre après livre. Et nous avons déjà mille idées pour les années à venir. »

A 63 ans, François Schuiten a annoncé au début de l’été qu’il “arrêtait la bande-dessinée”. « Je me suis rendu compte que pour pouvoir faire ce métier comme je le voulais, je devais développer à côté beaucoup d’activités rentables, pour pouvoir passer le temps que je voulais sur un livre. Si je mets trois ou quatre ans sur un livre, c’est du temps qui n’est pas pris en compte par l’éditeur, en général. Le seul moyen de résoudre ça, c’est d’avoir d’autres choses à côté. Je me suis rendu compte qu’au fur et à mesure je travaillais beaucoup à côté pour pouvoir faire de la BD. C’était une équation de plus en plus en difficile à résoudre.

Peut-être, aussi, que j’ai le sentiment que j’ai dit ce que j’avais à dire. Et aussi que je suis en décalage par rapport à un système qui va très vite. Aujourd’hui, on attend des auteurs qu’ils dessinent plus rapidement, et ça, ce n’est pas du tout dans mon ADN. Je suis assez lent dans mon processus. Je me sens un peu en décalage. Mais ce n’est pas grave. Ça me permet de me réinventer ailleurs. J’ai développé d’autres choses. Mais c’est vrai que je suis un peu inquiet pour les jeunes auteurs. Surtout dans le domaine de la bande-dessinée réaliste. Il y a un temps incompressible dans la BD réaliste, et ce temps est mis en danger. Le système ne favorise pas des livres comme les miens. Je sors de Blake et Mortimer, qui est un album sur lequel j’ai eu beaucoup de chance: on a un éditeur très volontaire, on a travaillé de façon très confortable, on a été très protégé. Si on m’enlève cet alignement de planètes, la chute aurait été dure. Et je pense, aussi, qu’il ne faut pas faire le livre de trop.»

« Il me faut en moyenne un ou deux ans pour réaliser une BD car je travaille sur des albums avec de grosses paginations », constate Claire Fauvel. « Comme je ne suis pas très rapide, je n’accepte donc qu’un ou deux projets à la fois. La plupart du temps c’est moi qui propose aux éditeurs les histoires sur lesquelles j’ai envie de travailler. Seule La guerre de Catherine a été une commande, je l’ai acceptée car j’avais eu un coup de cœur pour le roman de Julia Billet. Le reste du temps, je privilégie les projets personnels. Je n’oublie pas que si j’ai quitté mon travail bien rémunéré dans l’animation c’est pour pouvoir me consacrer à ce que j’aime profondément, sans compromis. C’est pourquoi il est très peu probable que j’accepte un travail de commande qui ne m’emballe pas totalement. Chaque album doit me plaire et me motiver suffisamment pour que je sois prête à travailler plus d’un an dessus. J’espère parvenir à développer un univers personnel au fil des BD que je publie, en abordant des thèmes forts qui me tiennent à cœur (féminisme, luttes sociales, écologie…) et en privilégiant les histoires émouvantes, centrées autour de héros attachants et empathiques. »

Après quasiment vingt ans de carrière, Hervé Tanquerelle, lui, a vécu « une forme d’épuisement vis-à -vis de ce métier »  et se questionne. « Je me demandais pourquoi je n’arrivais pas à en vivre facilement. Si demain j’arrête d’enchaîner les albums, je n’ai pas de pécule de côté qui me permettrait de tenir plusieurs mois. Je ne suis pas du tout à plaindre par rapport à plein d’autres :  la majorité des auteurs gagnent difficilement leur vie, sont profs ou graphistes à côté… Moi, j’ai une assise professionnelle qui me permet d’aller voir les éditeurs et de savoir que je trouverais une écoute. Et j’ai eu la chance de pouvoir signer tous mes projets. Mais je n’ai jamais eu non plus de gros best-seller qui me permette de me poser et de développer des projets personnels. La difficulté de ce métier, c’est de réussir à dégager du temps. J’avais l’envie de faire un album tout seul, de me prouver que j’étais capable de ça. Mais chez moi, l’écriture est bien moins naturelle que le dessin, et demande du temps. »

Cette volonté de repousser ses limites personnelles, François Schuiten lui aussi y a été confronté. Sa carrière de dessinateur est entrecoupée de projets de scénographe, souvent très liés à l’architecture. Pourquoi ? « J’avais conscience que toute chose est fragile. Je voyais certains auteurs qui commençaient à déchanter face à un marché qui commençait à les oublier, et je me disais “Attention, ne vas pas croire que ça ne peut pas t’arriver”. Et puis j’avais envie d’expérimenter, d’élargir mon expérience. Tout cela a contribué à élaborer un ensemble de projets très différents de la BD, mais qui s’en nourrissaient quand même. »

S’il commençait aujourd’hui sa carrière, serait-il capable d’avoir le même parcours ? « Je ne sais pas. Aujourd’hui, l’auteur doit en plus prendre en charge de plus en plus de choses. On lui demande de rendre des scans complets, alors qu’à une époque l’éditeur faisait ce qu’on appelait les bleus, et la gravure, tout un travail technique qu’aujourd’hui les auteurs doivent faire. Une autre chose qui a changé la donne c’est qu’à une époque il fallait un minimum de nombre d’exemplaires pour qu’un tirage puisse se faire. En dessous d’un certain tirage, on ne lançait pas le livre. Aujourd’hui, les techniques ont évolué, et on peut faire des micro-tirages. Un tout petit tirage peut être rentable pour l’éditeur, parce qu’on ne stocke plus. Tout le système a changé. Mais du coup, le risque s’est reporté sur l’auteur. C’est aussi l’auteur qui doit assurer les réseaux sociaux et une partie de la promotion… C’est un système extrêmement dangereux. Il faudrait mieux choisir les auteurs, mieux les investir, mieux les travailler, mieux les payer, mieux les défendre. Mais ce n’est pas ce qui intéresse le plus le système aujourd’hui. C’est un système affolé, et il va être difficile de mettre le pied sur le frein.»

« C’est très agréable de bosser pour soi, et les retours ont été très encourageants. Si je pouvais alterner des projets 100 % perso et des projets avec un scénariste, ça m’irait bien. »

🧭Penser au prochain livre ? 

Mais cette approche “sans compromis” ne s’est pas faite facilement. Claire Fauvel explique, « Au tout début de ma carrière, je venais de finir de dessiner ma toute première BD que j’avais faite pour un éditeur qui a malheureusement fait faillite entre temps. J’ai donc présenté cette BD à plusieurs maisons d’édition afin de lui trouver un nouveau « parent ». C’était la toute première histoire que j’avais écrite, elle était extrêmement maladroite et bourrée d’erreurs. Un des éditeurs qui l’a reçue l’a trouvée tellement mauvaise qu’il m’a rappelé uniquement pour me sermonner et me dire qu’il tenait là une des pires choses qu’il avait jamais lues de sa vie, qu’il n’était pas étonnant que l’éditeur qui voulait la publier ait fait faillite. Il m’a vivement conseillé de jeter le projet à la poubelle et m’a dit que le métier d’auteur de BD n’était probablement pas fait pour moi ! Malgré cette douche froide, j’ai continué plus que jamais à écrire et à dessiner, avec l’idée secrète de prouver à cet éditeur qu’il s’était trompé sur mon compte ! Alors voilà, des années plus tard, je m’accroche encore à ce métier, avec de nombreux doutes, mais toujours aussi passionnée et motivée ! On peut dire que la situation s’est maintenant pérennisée pour moi, n’ayant pas le droit au chômage en tant qu’auteur j’ai compris qu’il était nécessaire d’avoir toujours un coup d’avance et un futur projet en tête. Je me suis maintenant fait un réseau d’amis dessinateurs et d’éditeurs qui aiment mon travail et seront prêts à me suivre sur de futurs projets. Le futur est inconnu donc, mais plein de belles promesses ! »

Hervé Tanquerelle effectue un passage comme rédacteur en chef du magazine Professeur Cyclope, “une échappée salutaire”, et obtient une Bourse du Conseil National du Livre pour s’autoriser ce “pas de côté” dont il avait envie depuis longtemps pour sortir enfin en 2017 Groenland Vertigo, son premier album solo. « Une consécration personnelle, et un vrai bonheur. J’ai très envie de le refaire. C’est très agréable de bosser pour soi, et les retours ont été très encourageants. Si je pouvais alterner des projets 100 % perso et des projets avec un scénariste, ça m’irait bien. »

François Schuiten s’offre une conclusion provisoire « Est-ce que ça a encore du sens pour moi de sortir de nouveaux livres ? Est-ce que j’ai encore quelque chose à dire ? Est ce que je peux encore entrer dans ce système affolé dans lequel je ne me reconnais pas tout à fait ? C’est un système qui a ses qualités aussi, parce que plein d’auteurs ont pu, malgré tout cela, développer leur talent. Mais il faut que l’on comprenne qu’on est tous dans le même bateau, et qu’il faut trouver ensemble des voies pour résoudre la fragilisation des auteurs. C’est le problème de tous les acteurs de ce marché. Moi, de mon côté, j’ai envie de continuer à raconter des histoires, et de dessiner. J’ai des tas de projets tout à fait particuliers et originaux : au niveau livre, cinéma, aménagements dans la ville. En fait, les particularités des talents développées dans la BD peuvent trouver des débouchés dans d’autres domaines. Faire de la BD, c’est raconter une histoire avec des images. Mais avant les images, il y a “raconter une histoire”. Le travail principal est sur le récit. Et le récit, ça peut se réinventer dans des tas de domaines, c’est au cœur de plein de formes. »

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Illustration Principale : ©Claire Fauvel / Julia Billet / Rue de Sèvres

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Autour de Blake et M - Tome 11
Le Dernier Pharaon
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Disponible
François Schuiten, Edgar Pierre Jacobs
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