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Le panier de crabes aux pinces d’or : les aventures (juridiques) de Tintin

Publié le 14 mai 2021 par Thomas Mourier
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Cette semaine, le peintre Xavier Marabout remporte une manche au tribunal, face à la société Moulinsart qui le poursuivait pour « contrefaçon et atteinte au droit moral d’Hergé » visant une série de toiles mixant les univers de Tintin et les peintures d’Edward Hopper. Une aventure juridique de Tintin, qui n’est pas la première…

Tintin et Yoko en couple sur la lune

À la barre Xavier Marabout, un artiste qui pratique le mash-up. Le créateur associe dans ses œuvres des univers différents, reproduit des techniques de peintres ou des personnages de bandes dessinées pour composer des œuvres inédites à mi-chemin entre l’hommage et la parodie. Il multiplie les univers et croisements : Tex Avery x Picasso, Super Héros x art nouveau, Disney x Enki Bilal… et sa série la plus célèbre Tintin x Edward Hopper.

Du côté de l’accusation, Moulinsart S.A., une société dirigée par Nick Rodwell, l’époux de Fanny Vlamynck (veuve et dépositaire d’Hergé), qui rachète toutes les parts détenues par Baran International Licensing et Canal+. Trois entités se partagent alors la gestion du patrimoine : la fondation des Studios Hergé pour tout ce qui touche à l’œuvre, les éditions Moulinsart pour les publications et Moulinsart S.A. pour la gestion des droits. 

En prenant son poste, Nick Rodwell va à la fois contribuer à la valorisation de l’œuvre d’Hergé en tant qu’œuvre d’art, mais également mener une guerre des copyrights à l’ensemble des fans. Depuis le début des années 90, la société menace et attaque en justice toute personne ou société qui utilise l’œuvre d’Hergé, allant de l’utilisation commerciale frauduleuse à celle de blogs d’étudiants. 

Probablement le point de crispation entre les fans, spécialistes et lecteurs avec la firme de Nick Rodwell, il n’est plus possible d’utiliser une case de Tintin sans payer, il n’est plus possible d’illustrer un livre scientifique sur le sujet si l’approche ne convient pas à Moulinsart, il n’est presque plus possible de poster une planche sur les réseaux sociaux pour partager son plaisir de lecture de peur de voir son compte bloqué, et plus étonnant il n’est plus possible de rendre hommage à l’œuvre d’Hergé en dessinant des fanarts ou hommages (on va y revenir plus bas).

La (double) vie sexuelle de Tintin ? 

En 1980, un artiste belge Jan Bucquoy réalise des planches qu’il regroupe en album en 1993 :  La vie sexuelle de Tintin. Un album parodique où la pornographie fait son entrée dans l’univers du reporter, abordant des tabous de la série, s’amusant à mettre les personnages dans des positions farfelues, bref à dévoyer le jeune héros. 

Fanny Vlamynck lui réclame 10 millions de francs de dommages et intérêts l’attaquant en France et en Belgique et fait interdire la vente de l’album. Condamné une première fois à verser 1 franc symbolique par le tribunal de Paris pour publication « fautive », la sanction est levée pour la vente de l’album, le tribunal de Paris reconnaissant le droit à la parodie. Depuis, le livre est ressorti sous plusieurs formes et reste disponible.

Un autre auteur s’est attaqué à mettre en scène la vie sexuelle de Tintin, sous une forme moins pornographique, à travers des peintures donnant à voir des instantanés où le reporter est en compagnie de jeunes femmes. Une approche à la fois humoristique et plastique où Xavier Marabout reprend le style et les codes du peintre Edward Hopper pour installer le héros dans un univers parallèle. 

Une approche qui n’est pas du goût de Moulinsart qui lui réclame « entre 10 000 et 15 000 euros en dommages et intérêts, les ayants droit demandant surtout “l’arrêt de parodier Tintin”. » Mais, cette semaine le 10 mai 2021, la chambre civile du tribunal judiciaire de Rennes a reconnu « l’exception de parodie » et « l’intention humoristique » de Xavier Marabout qui non seulement n’est plus inquiété, mais réclame à son tour : « 10 000 euros de dommages et intérêts pour M. Marabout et 20 000 euros de frais d’avocat » pour le préjudice.

Moulinsart S.A. perd et ce n’est pas une 1re…

Si Moulinsart S.A. peut encore faire appel, ce n’est pas la première fois que la justice reconnaît « l’exception de parodie » ou le droit de reproduire certaines images d’Hergé.

L’auteur de parodies Gordon Zola et ses « Aventures de Saint-Tin et son ami Lou » avait fait l’objet d’un procès pour « contrefaçon et parasitisme » qui a duré plusieurs années au terme duquel on lui reconnaît ce même droit de parodie.

Côté images, c’est l’association néerlandaise Hergé Genootschap qui gagne son procès à La Haye, pour garder le droit de reproduire des cases de Tintin dans le cadre des publications de l’association. 

… mais la société a gagné ses procès pendant plusieurs années

Fermeture de sites, tumblr amateurs, menaces de procès pour l’humoriste Un faux graphiste qui publiait des détournements en ligne, l’écrivain Bob Garcia condamné pour avoir utilisé des vignettes sans autorisation dans ses livres d’analyse de l’œuvre

En 2019 Emmanuel Lepage contraint de supprimer son propre dessin de la fusée hergéenne d’une affiche hommage, sous peine de poursuites. La même année, l’artiste Georg Barber sous le pseudonyme d’Atak annule une exposition où il devait présenter des peintures hommage à Hergé

En 2019 toujours, Pascal Somon a été condamné pour contrefaçon, pourtant l’artiste ne reproduisait pas de cases existantes, mais en créait d’autres : et voilà la différence avec le travail de Xavier Marabout qui décale l’œuvre dans des univers où il n’est pas possible de faire la confusion. 

Des procès jusqu’en 2054 ?  

Face à toutes ces polémiques, procès et affaires, Moulinsart a publié un article étonnant sur son site officiel : Parodier Tintin, un art difficile pour « décourager » les artistes en herbe… Une manière de rappeler qu’ils ne seront pas tolérés « Les initiatives “créatrices” de type remix, mashup, bootleg, fanfiction, fanfic, hommages, dōjinshi ou autres travaux dérivés,… sont en principe soumises au droit d’auteur. » 

Capture d’écran du site Tintin.com

Pourtant internet en regorge. Que ce soit du côté des fanfictions (sur plusieurs plateformes Wattpad, fanfiction.net ou quelques dizaines d’autres) ; ou des 48 000 membres du groupe Facebook Neurchibald de Tintin dont les créations alimentent les réseaux sociaux pour illustrer l’actualité. Avec par exemple, le 1er confinement qui a été riche et créatif de ce côté-là, mais aussi à travers d’autres lurons moins joyeux qui se sont emparés de cette imagerie…

Moulinsart SA expliquait justement laisser la place à la parodie, ne pouvant lutter juridiquement, mais veiller autour de la prise de position politique : « Nous ne réagissons que dans le cas de détournements et d’adaptations de l’œuvre, les parodies constituant une exception autorisée par la loi, moyennant le respect de certaines conditions. Nous ne souhaitons pas que Tintin soit associé à certains thèmes, dont la politique. Cela est d’ailleurs expressément interdit par notre charte graphique. »

Reste qu’en 2054, l’œuvre d’Hergé doit tomber dans le domaine public, même si Nick Rodwell a annoncé travailler sur la protection des personnages sur le modèle Disney pour en conserver les droits après le délai légal. L’autre piste étant de publier un inédit, pour prolonger les droits un peu plus, en 2053.

En attendant, la société continue sa chasse aux amateurs un peu trop proches, comme l’artiste Peppone a.k.a. Christophe Tixier, actuellement poursuivi pour contrefaçon pour des bustes représentants Tintin, et dont le jugement sera connu le 17 juin

Le dessin iconique et parfaitement lisible d’Hergé, son univers parfois manichéen, ses destinations exotiques et son imagerie riche en ont fait la star du détournement en Europe. Une place peut-être partagée avec Martine de Gilbert Delahaye & Marcel Marlier dont le générateur de couverture est une machine à memes, dont certaines images détournées sont devenues incontournables de la pop culture. 

Extrait des détournements qui circulent depuis mars dernier

Image principale : ©Xavier Marabout

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